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Un tennis d'une autre ère

Rythmée par un quotidien sportif, Sarah Pitkowski a eu la gentillesse de répondre à quelques questions. Dans cet article, nous reviendrons sur sa nouvelle vie et en apprendrons plus sur sa vision du tennis actuel.



  • Pouvez-vous nous parler de votre parcours tennistique ?

J’ai commencé le tennis à 7 ans, et suis devenue professionnelle en 1991, jusqu’en 2001. Je me suis hissée au 6ème rang français et à la 28ème place mondiale. J’ai aussi joué pour l’équipe de France de Fed Cup.

Ma carrière terminée, j’ai passé un master de marketing sportif à la fac des sports de Lille, ainsi qu'un master en communication et événementiel. J’avais la volonté de valider un acquis professionnel, et cette formation me permettait d'obtenir l’équivalent d’un bac +5, sans avoir eu le bac, même si j’ai majoritairement appris sur le tas, plus que lors des études.

J’ai également travaillé dans les médias, chez RMC pendant 17 ans, et chez Eurosport 10 ans en tant que consultante, en parallèle du développement de mon projet personnel, une agence de relation presse Fifteen love. C’est d’ailleurs toujours mon quotidien, puisque je lie le journalisme et le relationnel presse.


  • Quelle est la mission votre société ?

Ma société aide des marques à être visibles dans le monde du sport, et des sportifs dans leur gestion des médias. Par exemple, on gère les relations médiatiques de Gilles Simon et Nicolas Mahut. On filtre les demandes, mais on ne gère pas les contrats et partenaires pour eux. On a un sportif qui est en train d’écrire un livre, donc dans ce cas, on a fait le lien avec la maison d'édition. On s’occupe également de la logistique presse de certains évènements sportifs (gérer les centres de presse des événements).

Notre force, c’est de ne pas être spécialisé dans un ou deux sports. On ouvre nos portes à une multitude de disciplines et d’évènements (équitation, golf, Paris-Dakar, les 24h du Mans,…).

On est quelques agents sur Paris, donc la concurrence existe. Je crois que pour réussir dans ce milieu, il faut avoir du réseau, et être ouvert d’esprit. Ma carrière de sportive professionnelle m’a aidé, on est livrée à nous-même, personne ne vient te voir, il faut se battre seule, la peur est interdite ; comme dans une carrière de joueuse de tennis. Tu dois te relever lors d’un échec. Il ne te tue pas, mais t’endurcit. Lorsqu’il y a un appel d’offre, je vois ça comme une compète, j’ai envie de battre mes concurrents.


  • Pourquoi avoir créer Fifteen Love ?

A la fin de ma carrière je n’avais pas envie de rentrer dans une boite formelle, avec une hiérarchie, je voulais être maîtresse de mon projet. Aujourd’hui, je me forme pour être décoratrice d’intérieur, donc ça n’a vraiment rien à voir, et c’est ça que je veux, ne pas regretter de ne pas avoir fait quelque chose dont j’en avais l’envie.

En tant que joueuse, j’allais à la recherche de contrats, de sponsors, organisais mon calendrier, avec ou sans mon entraîneur. Si je n’avais plus envie de lui, c’était à moi d’en chercher un nouveau. En quelques sortes, je gérais ma petite entreprise. Avant il n’y avait pas l’euro, la gestion financière était compliquée, il fallait donc faire la déclaration d’impôts par pays et par devises. C’est quelque chose qui m'a plu, c’est aussi peut-être pour cela que j’ai choisi ce milieu.


  • Si vous deviez faire une comparaison entre votre période et l’actuelle, quelle serait-elle ?

Je crois que c’est plus facile aujourd’hui qu'à l'époque, ils ont un certain confort. A mon premier Roland-Garros, j’ai gagné l'équivalent de 1500 euros, en 2020 c’est 35000… De nos jours, un 200ème mondial peut se vendre grâce à la médiatisation abondante, notamment via les réseaux sociaux... Dans les années 90, un 30ème ne pouvait pas. On était content quand on avait les primes de résultats et des vêtements gratuits.

En comparant les deux époques, je me dis que j’aurais également pu être pro aujourd’hui, parce que la première qualité d’un sportif de haut niveau, c’est l’adaptation. Pour faire une tournée à l'étranger, je devais faire des tournois en France pour récupérer des sous et pouvoir embarquer mon entraîneur en Australie par exemple. C’était une réelle gestion de projet à court et moyen terme.

Quand Dominic Thiem déclare qu’il ne veut pas donner son argent à n’importe qui, il n’a pas forcément tort. L’écart de gain est certes beaucoup trop important, mais le tennis fait vivre plus de joueurs et joueuses qu’auparavant. Je devais jouer les matchs par équipe en France, en Allemagne et parfois en Belgique pour ramener de l’argent. Je me suis retrouvée à jouer au fin fond de l'Ouzbékistan pour gagner des sous et des points. Aujourd’hui, il y une sorte d’embourgeoisement. On ne peut pas enlever aux sportifs le mérite de leur vie (les voyages, les entraînements), c’est un rythme très dur, il faut être plus que motivé pour réussir. En revanche, ils n’ont peut-être pas conscience de ce qu’il faut pour monter, pour se mettre en danger et donc aller chercher un peu plus, ne se font pas mal, ont moins la gnaque sur le court pour faire la différence. Anciennement, on ne pouvait pas vivre en étant 150 mondial, tandis qu’actuellement, on peut.

Même à la fédération, la mentalité n’est pas la même. Certes les aides financières existaient, mais il fallait obtenir de bons résultats pour en jouir, maintenant on te donne de l’argent pour faire des résultats.

Il faut trouver le juste milieu entre les deux générations. Ne pas aider ceux qui ont du talent mais pas de moyens, c’est injuste, mais on ne peut pas tout donner quand même, il faut des primes aux résultats, à la performance.


  • A ce propos, partagez-vous leur politique ?

La politique de la fédé, c’est de former un numéro 1 mondial, vainqueur de Roland Garros. Je ne partage pas forcément ce point de vue. Le rôle d’une fédération, c’est d’amener une densité de joueurs et de joueuses au plus haut niveau, pas de fabriquer un champion. D’ailleurs, ce joueur n’aura pas besoin du cercle fédéral pour gagner son Grand Chelem. En démontre l’Espagne et la Suisse, ni l’un ni l’autre n’a de centre de formation, pourtant ils abritent les deux meilleurs joueurs de tous les temps. Pour devenir numéro 1, il faut arrêter avec les stats, les temps de passage, tu ne vas pas gagner un GC avec ça. Sur tous les joueurs qui en ont gagné un, tu n’as pas de produit fédéral. Au détriment d’une densité, on cherche un grand champion.

  • On se rend compte qu’il y a beaucoup plus de projets familiaux chez les femmes que chez les hommes. Comment expliquez-vous cela et quel est votre avis dessus ?

C’est vrai que les projets sportifs féminins avec un parent aux commandes sont plus fréquents que chez les hommes. Je crois que le père de famille a plus d’emprise sur sa fille. L’image qu’il dégage pour sa jeune fille est souvent merveilleuse, et il est capable de « tout lui faire croire ». Ces projets sont louables, à encourager, et tendent à se développer depuis l’avènement des sœurs Williams, mais ne peuvent pas être une généralité. Malgré les grandes réussites des familles Williams, Graff, Capriati pour ne citer qu’elles, combien de familles ont échoué ? Tellement se sont désolidarisées, mais on n’en parle jamais…

Les fédés peuvent cependant intervenir pour apporter un point de vue extérieur. Caroline Garcia est le parfait exemple, il lui a été proposé d’être prise en charge mais le couple (père-fille) n’en a pas voulu, on n’y peut rien.

Ca marche plus de nos jours, car le tennis féminin génère beaucoup plus d’argent donc peut faire vivre une famille. Dans ces projets, on a le sparring pour renvoyer la balle, mais ce sont les parents qui décident de tout l’aspect tennis.

Les scandales d’attouchements des entraîneurs sur des jeunes femmes n’encouragent pas les parents à confier leur fille à un coach, le père joue donc ce rôle, dont il est difficile de se détacher une fois l’aventure entamée. Il faut souligner que de mon temps aussi, les abus existaient, mais ne se dénonçaient pas.

On ignorait ce qui se passait, à quel point l’emprise n’était pas seulement physique, mais également intellectuelle. Ce que les sportives allemandes vivaient était horrible. On les mettait enceinte pour développer leur taux d’oestrogènes pour avoir plus de globules rouges et blancs, et ainsi améliorer la performance. Les sportives entre elles n’en parlaient pas.


  • Comment percevez-vous l’évolution du tennis tricolore féminin depuis les années 90 ?

On ne va pas se mentir, il y a un trou de densité dans le tennis féminin français actuellement. Il a manqué un palier. Une joueuse aurait dû faire la transition entre la génération Mauresmo et l’actuelle, c’est Tatiana Golovin. Elle s’est arrêtée tôt (pour des raisons de santé), et on a lancé Alizé (Cornet) dans le grand bain sans point d’appui devant. On ne peut pas affirmer que le tennis féminin se porterait mieux aujourd'hui si Tatiana avait fait ce qu’elle aurait pu faire, mais peut-être que sans locomotive, les filles ont plus de mal à se lancer sur le circuit pro.

La place qu’occupe le tennis féminin est satisfaisante. La discipline est médiatisée, et compétitive. En France, on a des entraîneurs femmes à la fédé, l’administration est plutôt mixte. Quel autre sport voit ses disciplines masculines et féminines aussi développées ? Honnêtement, j’ai du mal à voir, hormis peut-être l’athlétisme et la natation, et encore… Après, ça ne veut pas dire que l’équité est totalement respectée, mais disons que le tennis n’est pas le sport le plus sexiste.

Si on ouvre à l’international, le tennis féminin a connu une belle période à partir des années 90, mais il s’est un peu affaibli les 10 dernières années. On ne peut pas faire du commerciale et du marketing avec autant d'homogénéité. A titre d’exemple, la rivalité entre les belges et les Williams le permettait. Depuis 2010, 11 joueuses ont atteint le 1er rang mondial… Il y a une uniformisation du caractère et du type de jeu aussi, c’est ce qui pêche. L’enseignement devient de plus en plus stricte, rigoureux, et stéréotypé.

  • A votre avis, quel est l’impact des médias sur les joueurs et joueuses français ?

Aujourd’hui, les sportifs ont moins d’obligations médiatiques, car ils peuvent communiquer avec leurs réseaux sociaux. Tu peux être connu sans avoir répondu à une seule question de journalistes, alors qu’à mon époque, si tu voulais qu’on parle un peu de toi, accorder du temps aux médias était un passage obligatoire.

La pression médiatique, j’ai l’impression qu’on en fait un peu trop. On a tendance à accuser rapidement les médias lors d’une déception sportive. Combien de fois on a entendu que Richard Gasquet aurait pu mieux faire si les journalistes n’avaient pas été derrière lui ? C’est trop facile de dire ça, il faut davantage s’en remettre au premier concerné. Richard est un amoureux du jeu et du tennis. Revenir après toutes ses blessures, en est la meilleure illustration.

On oublie aussi souvent que sa carrière est extraordinaire, à l’instar des 3 autres mousquetaires, Gaël (Monfils), Jo (Tsonga), Gilles (Simon), d’autant plus quand on connait la densité de notre ère. Il a le tennis pour être n1 mais sûrement qu’il lui manque quelque chose. Il faut quelque chose d’irréel, d’extraordinaire ! On peut comparer à Stan Wawrinka qui a réussi à faire sauter le verrou des 3 monstres. Pourquoi ? Il a sûrement mieux travailler, et puis il avait peut-être plus envie. Quand tu vois l’état de son genou, tu te rends compte du prix à payer pour rivaliser avec ces 3 extraterrestres. Pareil avec Andy Murray et sa hanche, Milos Raonic et son coude...

Une chose est sûre, la génération des 4 mousquetaires est unique, et on risque d’attendre longtemps avant d’en retrouver une pareille.


Un grand merci à Sarah pour la qualité de ses réponses ! Nous lui souhaitons le meilleur pour la suite, aussi bien avec sa société que dans le journalisme, sans oublier son projet de décoratrice !

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